Destins croisés

Qui pourrait se réjouir de voir les montois chuter en division Nationale. Ce sas entre le rugby amateur et professionnel, dont il est de plus en plus difficile de s’extirper, une fois que l’on y a mis les pieds. C’est avant tout une bien mauvaise nouvelle pour le rugby landais, tant nos histoires sont interconnectées. Nous sommes passés par là, et nous nous en sommes relevés très récemment grâce à la conjonction d’un groupe de joueurs exceptionnels et d’un staff expérimenté et talentueux. Après 5 années de purgatoire. Les jaunes et noirs avaient également dégringolé bien bas à la fin des années 1990 et ont connu aussi leur résurrection. Sachons mettre de côté les vieilles rancunes, les périodes où les arrogances successives apparaissaient en fonction de l’échelon occupé, les abeilles qui butinaient et piquaient les culs rouges ou des culs rouges qui les écrasaient dans leur sillon interfessier. Il est bien loin, notamment pour les plus jeunes, le dimanche orageux de juin 1963, où en finale du championnat de France, Dédé Bérilhe se faisait assommer par le coup de poing d’un Cazals arrivant sournoisement dans son dos, sous le regard assez indifférent de monsieur Capelle, arbitre pataud, dépassé par les évènements et transpirant encore le cassoulet de midi. Un autre rugby, une autre époque où les protocoles commotion se testaient à l’effet de l’éponge magique. Ils résonnent encore dans nos coeurs tous ces derbys bruyants et colorés, tous ces charmants chambrages, ces 40 points à rien, qu’ils nous mirent aux 60 que récemment ils prirent.  Et ces jours-là les trésoriers rigolaient en se frottant les mains, la bière coulait et les chants montaient tard dans la nuit landaise. La disparition progressive des préfectures et sous-préfectures rurales du rugby professionnel français est un phénomène qui dépasse largement le sport. Elle reflète les transformations économiques, démographiques et territoriales de la France depuis la professionnalisation du rugby en 1995. Pendant une grande partie du siècle dernier, de nombreuses petites villes constituaient des places fortes du rugby : Agen, Béziers, Tarbes, Dax, Narbonne, Mont-de-Marsan, Lourdes ou Bourgoin-Jallieu. On pouvait retrouver Bagnères, La Voulte ou Mazamet en finale. Ces villes étaient souvent des sous-préfectures ou des centres industriels régionaux dont le club constituait un élément majeur de l’identité locale. Avec l’arrivée du rugby professionnel, le modèle économique a été profondément bouleversé. Les budgets, les infrastructures, les centres de formation et la masse salariale sont devenus déterminants. Les clubs situés dans de petits bassins de population ont progressivement perdu leur avantage historique face à des métropoles capables d’attirer davantage de sponsors, de spectateurs et de partenaires économiques. Tout cela orchestré par le grand patron du rugby professionnel, celui de l’image, du ralenti spectaculaire et des collisions vues sous tous les angles. Je veux parler de Canal +. Maitre des horloges, et argentier incontournable des clubs via ses droits tv.

Le véritable changement est donc moins la disparition des préfectures et sous-préfectures rurales que leur déclassement relatif. Autrefois dominantes dans l’élite, elles occupent aujourd’hui surtout l’espace de la Pro D2 et de la Nationale, tandis que le Top 14 tend à absorber les territoires disposant d’une puissance économique plus importante. Le rugby français conserve néanmoins une singularité : aucune autre grande ligue professionnelle européenne n’accorde encore autant de place à des villes moyennes ou petites dans son écosystème professionnel. La disparition — ou plus exactement le recul — des bastions historiques du rugby français est l’une des évolutions majeures du rugby professionnel depuis trente ans.

L’avenir des Landes dans le rugby professionnel reste paradoxal : le territoire demeure l’un des plus rugbystiques de France, mais ses deux clubs phares, US Dax et Stade Montois Rugby, luttent aujourd’hui pour survivre. Le département conserve cependant plusieurs atouts structurels : une culture rugby extrêmement enracinée, un réseau dense de clubs amateurs, une forte pratique chez les jeunes, des équipements de qualité et des derbys à la pelle ! Peu de départements français de 400 000 habitants peuvent encore soutenir deux clubs professionnels. Le problème n’est donc pas la disparition du rugby landais, mais sa capacité à rester compétitif dans un environnement économique de plus en plus exigeant. Les saisons récentes illustrent cette fragilité. Dimanche, Mont-de-Marsan a joué son maintien sur un match et l’a perdu, alors que Dax a également été engagé toute la saison dans la lutte pour éviter la relégation. Sportivement, le club a montré une capacité de résistance remarquable. Malgré plusieurs sanctions administratives et retraits de points, l’équipe est restée soudée et compétitive sur le terrain.  Les clubs landais vont probablement devenir des structures « ascenseur » entre Nationale et Pro D2, avec la hantise de ne pas descendre plus bas.

L’avenir des Landes n’est peut-être pas d’avoir un champion de France professionnel, mais de rester une grande et belle terre de formation pour filles et garçons. Ici, le ballon ovale vous pousse entre les doigts dès le plus jeune âge. Le vivier existe. Il est dense et irrigue le territoire. Cousons hier à aujourd’hui, renforçons ce maillage pour en faire une force. Notre force. Et à tous ceux qui tentent de s’approprier ce bien commun à des fins spéculatives, je pose une question simple : pour vous, le terroir qu’est-ce ?

Nous, nous préférons l’histoire sur la longueur, au profit dans la minute.

Jean-Claude Barens

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